Fraîchement rentrés de région et répartis en deux groupes comme à notre habitude, nous avons débuté l’initiation à de nouveaux supports : la télévision et la radio. Pourquoi aussi tard ? Un parti pris pédagogique. Il s’agit de faire de nous de bons rédacteurs, ce qui demande du temps, avant de nous lancer sur d’autres supports. Dans mon groupe (le meilleur, évidemment), nous expérimentons l’image cette semaine.
Sous la tutelle d’un journaliste de France 2, nous apprenons à faire passer le message par les images. C’est dans les images que réside toute la complexité, justement. Les mots, c’est simple (ou c’est en tout cas moins ardu), parce que c’est un langage que l’on manipule depuis longtemps. Les images et les sons, c’est autre chose. Il faut parvenir à imaginer quelles images enregistrer et mettre bout à bout pour faire passer le message sans le trahir. Quel plan choisir ? Sous quel genre de lumière ? Dans quel ordre monter ? Quels mots aussi sont les plus à même de coller à l’image et au message ? On se pose des questions en permanence, c’est intellectuellement très prenant. Surtout qu’à cela s’ajoute tout un apprentissage des techniques et des savoir-faire propres à ce média.
J’attends de pouvoir toucher à la radio (la semaine prochaine) avant de me prononcer définitivement, mais je crois qu’en terme de spécialisation l’année prochaine, j’opterai pour la télévision. Parce que j’aime la liberté et la multiplicité des supports qu’offre l’écriture web, je veux être capable de me débrouiller comme un chef pour tout ce qui concerne la vidéo. Et réaliser ce vieux rêve fantasmagorique de présenter, un jour, le Journal de Dailymotion. Une sorte de DailyPlanetMovie…
Pour l’instant, on s’est exercés à commenter des reportages (faire la voix off derrière des images, en gros), à filmer quelques plans et à passer devant la caméra, un micro à la main pour y faire étalage de notre charisme naturel. Tout ça pour finalement se dire qu’un journal télévisé, c’est une usine pas possible à faire tourner sans une main de maître. *lèche les bottes d’un futur employeur*
Pour sortir du microcosme parisien, nous avons été envoyés dans des rédactions de toute la France à l’occasion des régionales. Seulement, une rédaction de quotidien local (aka presse quotidienne régionale : PQR) a pas mal de différences avec une rédaction nationale. Au cours de cette semaine d’immersion, mon quotidien a ressemblé à ça.
9 heures : conférence de rédaction. Dans une grosse rédaction, seuls les chefs de service peuvent y assister. Ils viennent y présenter les articles qu’ils comptent publier dans leur rubrique et réclamer la Une et plein de pages rien que pour eux. Ici, dans le journal où j’ai été envoyé, c’est pas pareil. Autour de la table, que des journalistes et la rédac-chef. Elle égrène des sujets, ils prennent, ils prennent pas. Un peu comme quand j’étais à Contrepoint, en fait. Chose étrange qui m’a choqué jusqu’au tréfonds des abysses de mon âme : aucun n’a d’iPhone. Ils ont tous des téléphones même pas tactiles. Weird. Les journalistes ne sont pas aussi friands de technologie, semble-t-il. Et leur spécialisation est mois… hum… « rigide ». Il y a un spécialiste politique et une spécialiste éducation, mais ils peuvent aussi bien couvrir des faits divers, des manifs, des festivals, etc. La liste des sujets traités dans le journal ne fait pas l’objet d’une numérisation ultérieure : tout est répertorié dans un agenda. A la main. Je ne sais pas depuis combien de temps je n’ai pas écrit à la main. Ah, si, c’était hier, quand je prenais des notes en parlant avec des sans-papiers et que le temps était glacial et que je sentais plus mes mains. Bref. Dans un coin de la pièce, un Minitel. *glups* Au mur, une affiche : le Comité d’Entreprise organise une pêche au brochet. Comme dirait Twitter, #jeveuxrentrerchezmoi.
10 heures : j’ai un article, et même deux. Le premier est une brève, un texte court, informatif, sur un festival qui débute le lendemain. Le deuxième est un chouïa plus long et doit porter sur une des manifestations qui aura lieu au cours du festival. Si tu suis un peu, tu auras compris que si j’ai été envoyé en locale pour suivre les élections régionales, je n’en verrai pas grand-chose aujourd’hui.
10 : 01 : Rien.
10 : 03 : Rien.
10 : 05 : Je débranche sauvagement un cable réseau d’un ordinateur inoccupé pour le brancher sur mon PC. Il n’y a pas de Wi-Fi dans la rédaction et personne n’a daigné me filer les identifiants pour utiliser un des ordinateurs de la rédaction.
10 : 07 : Je poke. Je lol les statuts de mes comparses.
10 : 08 : Je poke back.
10 : 09 : Ah, un SMS… Le 81212. -_-’
10 : 10 : Ah, un mail. Je réponds. Là, message d’erreur : « Impossible d’envoyer le message. Le paramètre d’authentification n’est peut-être pas correct pour votre serveur de messagerie pour courrier sortant. » J’utilise mes dons de geek pour découvrir la source du problème. Le problème vient du réseau. Mon PC n’aime pas les réseaux de province, on dirait.
11 : 04 : « Je vais au Parc Floral, tu veux venir ?« , me lance un journaliste de la rédac’. Moi : « Ah, ben, euh, c’est où, ouais, youpi.«
11 : 28 : Arrivée au Parc Floral. Nausée. Les journalistes de la PQR ont dû avoir leur permis dans une pochette surprise juste pour être embauchés. Il nous faut traverser le Parc pour rejoindre la serre aux papillons. La serre aux papillons. LA SERRE AUX PAPILLONS. #régionales2010fail
11 : 34 : On entre dans la serre aux papillons où l’on ne voit pas de papillon. Juste une madame qui parle devant une dizaine de personnes des nouveautés proposées par le parc pour la prochaine saison. Tout ça dans le respect de la biodiversité. A la fin : « Vous avez des questions ? » Silence. Là, je me souviens du séminaire écologie et développement durable. « Vous avez de l’huile de palme ?« « Vous avez des espèces sauvages en liberté ? » « Ah oui, bien sûr. Des tas. On ne les voit pas, elles ne sortent que quand il n’y a personne, mais on a vu leurs traces de pas dans la neige. » Cool.
11 : 58 : Retour à la rédac’. Poke. Poke-back. Poke-back. Poke-back. Poke-back.
12 : 14 : Déjeuner. Au McDo’, pour me rappeler cette odeur universelle et présente dans toutes les villes.
12 : 46 : Passage par la Fnac. Argh. Il n’y a pas d’escalator !
13 : 26 : Un magasin Carrefour en plein centre-ville. Même à Athis-Mons où il est l’incarnation du lieu communautaire par excellence, il est à la périphérie.
13 : 42 : Pérégrinations. Aucune chance que je me perde, c’est trop petit. -_-’
14 : 22 : Retour à la rédac’. « Tiens, va au tribunal, y a un prêtre qui a essayé de calmer un jeune dans le train, et il se retrouve avec une plainte pour abus sexuel. Tu vas voir, c’est à deux minutes d’ici, tu prends la deuxième rue là, tu regardes à droite et dès que tu rentres, tu tournes à droite. Dépêche-toi, ça a déjà commencé. Si tu le rates, tu l’as dans le baba.«
14 : 26 : Paumé.
14 : 32 : Paumé.
14 : 37 : Trouvé. Portique de sécurité, digne d’un aéroport avec retrait de la ceinture. Entrée dans la salle d’audience. Un procès pour vente et consommation d’héroïne.
14 : 52 : Toujours le même procès. Mon prêtre serait-il déjà passé ?
15 : 14 : *dort*
16 : 05 : Le procès que j’attendais commence. Mais c’est pas celui que j’attendais en fait, puisqu’il s’agit d’un grand-père accusé de pédophilie et pas d’un prêtre avec un d’jeun’s rebelle.
18 : 30 : Fin de la séance
19 : 22 : Ayé, j’ai rédigé tous mes (petits) papiers. Là, je pars en courant pour assister à un meeting même si j’ignore où il a lieu. On m’a oublié. *pleure*
19 : 48 : Arrivée au meeting. « Toi + moi + eux + tous ceux qui le veulent… »
Oui, je sais, cela fait comme qui dirait une éternité que je n’ai rien écrit de bien nouveau ici, mais c’est la faute à mon emploi du temps surbooké de journaliste en formation.
En fait, plus l’année avance, moins tu as de temps pour toi. Parce que tu écris des papiers plus longs que des brèves, parce que tu passes du temps au téléphone à tenter de faire émerger un réseau de contacts en vue de ton brillant avenir professionnel (oui, c’est comme dans Les Sims, faut avoir des amis pour obtenir une promotion), parce que tu rencontres de plus en plus de monde (genre, l’autre jour, Valérie Pécresse m’a dit bonjour en me serrant la main), parce que tes articles sont repris par Le Monde (oui, bon, je l’ai pas écrit, mais c’est moi, SR de mon état, qui l’ai mis en page lors du journal-école, hein), parce que tu pars en Pologne visiter des camps de concentration (mais je te raconterai ça un autre jour) avant de te faire laminer à Marseille avant de te rendre en province région (ah, les nouvelles terminologies) pour y suivre les élections de plus près (exemple : là, je te blogue depuis Orléans). Bref, t’es busy.
Dans le même temps, tu continues à avoir un semblant de vie sociale (mais juste un semblant parce que des fois, je suis misanthrope), tu veux passer du temps chez toi à regarder The Big Bang Theory, How I Met Your Mother, True Blood, Desperate Housewives, Gossip Girl et les derniers épisodes d’Ugly Betty, tu veux aussi profiter des avantages induits par ton abonnement UGC Illimité, ce qui implique donc d’aller au cinoche au moins une fois par semaine pour rentabiliser ton abonnement, tu veux devenir une superstar du web en faisant des soirées Twitter où tu commentes ce qui se passe dans ta télé à grand renfort de hashtags et tu veux te tenir au courant de ce qui se passe dans le monde autour de toi en parcourant les sites d’actu’, en lisant des hebdos et en consultant des blogs. Bref, t’es busy.
Et en plus de cette vie effrénée qui t’entraîne, emporté par la foule, tandis que tu luttes et que tu te débats, tu essaies de tenir un blog qui, s’il fait de toi l’objet de la vindicte bien-pensante (en même temps, tu t’en fiches, tu chéris tendrement ton côté martyr atypique) t’apporte quand même pas mal de bonnes choses. Notamment le plaisir d’écrire (même quand c’est mal fait et que c’est pour dire des trucs insipides, je te l’accorde) et la volonté d’en finir avec les temps de paresse et de fainéantise au point que tu t’astreins désormais à la règle du trois posts/semaine, parce que même si tu ne sais pas encore à quoi ça ressemble de faire de la télé’ ou de la radio, tu aimes bien le journalisme web. Bref, t’as envie d’être busy. Même quand t’es un #flemmard.
Cette semaine, je suis SR. Gné ? SR, c’est l’appellation jargonique du secrétaire de rédaction. Dans une rédaction, il est chargé de relire les articles pour en épurer les fioritures inutiles, les fautes d’orthographe, et, si nécessaire, donner un titre plus sexy. Ce qui m’a toujours plus plu dans ce job, c’est la traque des fautes d’orthographe. Enfant, je n’avais que des 20/20 en dictée, alors je me cherchais un emploi où je pourrais faire usage de ma supériorité pour être utile à la communauté (parce que je suis altruiste, un peu).
Pour tout te dire, nous faisons un journal-école sur le modèle du journal Libération. Avec leur maquette et leur ligne éditoriale, mais avec nos articles. Chaque jour, nous produisons donc une dizaine de pages tellement bien écrites et bien fichues qu’elles devraient être publiées, mais nous les gardons pour nous, parce que les choses de valeur sont rares et précieuses (mort aux détracteurs de l’auto-congratulation).
Et parce qu’on est des professionnels (en devenir), on ne se contente pas de Microsoft Word : on les met en page selon les règles typographiques de Libé avec un logiciel de Publication Assistée par Ordinateur (c’est le genre d’appellation qui me rappelle la 5e, quand on nous faisait la promotion de logiciels révolutionnaires de Géométrie Assistée par Ordinateur ; même que 10 ans plus tard, ma sœur utilise toujours un compas). Ce logiciel est devenu mon pire ennemi tant il est borné :
- Supprime-moi ce bloc inutile, vil logiciel, lui ordonné-je régulièrement.
- Nan ! Veux pas ! rétorque-t-il, en donnant des formes étranges au pointeur de ma souris.
Mais comme c’est moi qui commande, il finit par obéir. C’est le triomphe du Carlton sur la machine.
Hormis ces combats quotidiens contre la machine et contre-la-montre pour boucler dans le délai imparti, nous sommes affairés à réduire les textes trop longs, rallonger les textes trop courts, jongler avec les iconographies et les illustrations, traquer les guillemets rebelles qui ne vont pas au bon endroit et à faire en sorte que l’accès à l’information soit le plus fluide et le plus clair (visuellement parlant) pour le lecteur.
Et comme notre travail ne commence que quand les rédacteurs ont fini le leur, on peut tranquillement faire la grasse matinée en s’épilant les doigts de pied, avant d’enchaîner pour une longue soirée de labeur les sourcils froncés devant l’écran de l’ordinateur. On part les derniers, quoi. Mais mention spéciale à la chef SR qui arrive à l’aube et s’en repart à la nuit tombée, quand tout est achevé.
Moi, je trouve que c’est un bien beau métier quand on aime la grasse mat’ et qu’on n’est pas fâché avec les horaires tardifs. Et quand on n’est pas chef, aussi.
Ceci est un message de soutien à l'égard de la sale Jaune, précipitée dans le dur monde de la Presse Quotidienne Régionale dans un endroit que nul ne saurait placer sur une carte (tu sais où c'est, toi, Montpellier ?). Courage, sale Jaune ! On est avec toi ! Mais depuis la capitale, hein, faut pas pousser non plus.